Il existe une forme de courage assez inattendue dans ce nouveau Street Fighter : celui d’assumer que Street Fighter est profondément idiot.

Pas idiot au sens méprisant du terme, ni parce que les jeux de Capcom seraient dépourvus de richesse ou d’histoire, mais parce que leur univers repose depuis toujours sur une mythologie délicieusement excessive où des combattants venus des quatre coins du monde règlent leurs différends à coups de pieds retournés, de boules d’énergie et de bras extensibles, tandis qu’une organisation criminelle mégalomaniaque tente vaguement de dominer la planète. Toute tentative de rendre cela raisonnable serait probablement une trahison. Kitao Sakurai l’a compris. Son film préfère embrasser le ridicule plutôt que de chercher à s’en excuser.
C’est probablement sa plus grande qualité.
D’autant que les bandes-annonces avaient soigneusement dissimulé l’une de ses meilleures idées. Street Fighter n’est pas entièrement un film en prises de vues réelles. Plusieurs séquences, notamment celles consacrées au passé de Ryu et Ken, basculent dans une animation traditionnelle inspirée des anime des années 1990. Produites par le studio Titmouse, elles ne ressemblent jamais à un gadget destiné à rappeler vaguement les origines japonaises de la licence. Sakurai, né au Japon et ayant grandi entre cultures japonaise et américaine, revendique notamment l’influence d’Akira, Ghost in the Shell et Dragon Ball Z. Cela se voit.
Et surtout, cela fonctionne.
Le début du film est même remarquablement réussi. Pendant quelques minutes, Street Fighter donne l’impression qu’il pourrait devenir quelque chose de formidable. L’animation permet d’accepter immédiatement ce que le cinéma en prises de vues réelles rend souvent embarrassant : la démesure des corps, l’exagération des mouvements, la puissance absurde des coups, cette frontière très particulière entre arts martiaux et super-pouvoirs sur laquelle la série a bâti son identité. Tout devient fluide, évident, presque naturel. Là où tant d’adaptations de jeux vidéo semblent constamment demander au spectateur de ne pas rire de leur matériau d’origine, Street Fighter lui dit exactement l’inverse : regardez comme tout cela est énorme, coloré, excessif et formidablement con.
Puis les acteurs apparaissent.
Et, étonnamment, la rupture fonctionne plutôt bien.
Andrew Koji campe un Ryu suffisamment premier degré pour servir de point d’ancrage à l’ensemble, tandis que Noah Centineo comprend que Ken doit apporter une énergie beaucoup plus décontractée. Autour d’eux, Callina Liang en Chun-Li, David Dastmalchian en M. Bison, Cody Rhodes en Guile ou Jason Momoa en Blanka participent à cette curieuse collection de personnages dont le film ne cherche jamais véritablement à gommer l’aspect « sélection d’écran de jeu vidéo ». Il y a quelque chose d’assez réjouissant à voir un blockbuster accepter que ses protagonistes puissent ressembler exactement aux personnages bariolés que l’on sélectionnait dans une borne d’arcade.
Même lorsque l’adaptation modifie certains éléments, elle conserve généralement une véritable proximité avec le matériau d’origine. Il faut d’ailleurs se souvenir que le « lore » de Street Fighter n’a jamais été un monument de précision narrative. Il s’est constitué progressivement, parfois contradictoirement, au gré des épisodes et des versions. Le film dispose donc d’une certaine liberté et l’utilise intelligemment : il reprend des personnages, des relations, des affiliations et des éléments mythologiques reconnaissables sans se condamner à transformer chaque information issue des jeux en obligation scénaristique.
Le cas de Cammy est assez révélateur. La voir associée à Shadaloo pourrait sembler constituer une trahison pour qui connaît surtout ses incarnations les plus récentes, où elle combat précisément l’organisation de Bison. Pourtant, son histoire canonique passe bien par une période où, sous le nom de Killer Bee, elle est une assassin conditionnée par Shadaloo avant de s’émanciper de son emprise. Le film ne reproduit donc pas servilement une chronologie : il pioche dans plusieurs strates de la mythologie et les redistribue.
C’est sans doute la bonne manière d’adapter Street Fighter.
Le scénario lui-même ne cherche d’ailleurs jamais à prétendre être beaucoup plus qu’un prétexte. Nous sommes en 1993, un tournoi réunit une galerie de combattants, Shadaloo rôde dans les coulisses et les différents protagonistes vont évidemment finir par se mettre sur la gueule. Personne n’achètera son billet pour découvrir les subtilités dramaturgiques du World Warrior Tournament et le film semble parfaitement conscient de cette réalité. Tant mieux.
Car Street Fighter fonctionne d’abord lorsqu’il devient une énorme machine à produire du plaisir immédiat.
La réalisation de Sakurai est énergique, colorée, souvent inventive. Les chorégraphies possèdent suffisamment de lisibilité pour que les mouvements aient du poids et le réalisateur comprend surtout une chose essentielle : le plaisir vient aussi de la reconnaissance. Un coup spécial n’est pas seulement ici une attaque spectaculaire. C’est une image attendue. Une pose. Une silhouette. Un mouvement que le spectateur connaît parfois depuis trente ans et dont la transposition à l’écran constitue déjà une petite récompense.
Le film n’a aucune honte à fabriquer ces « money shots ». Et il aurait tort d’en avoir.
Il accepte même quelque chose que beaucoup d’adaptations contemporaines cherchent encore à neutraliser : le nanar potentiel contenu dans leur matériau d’origine. Street Fighter peut être kitsch. Street Fighter peut être excessif. Street Fighter peut être drôle volontairement et parfois involontairement. Certains gags fonctionnent, d’autres nettement moins. Mais l’ensemble conserve cette énergie de série B fortunée qui semble préférer l’enthousiasme à la respectabilité.
C’est alors qu’apparaît le véritable problème du film.
Et il est tellement étrange qu’il finit presque par devenir fascinant.
Street Fighter est un film de tournoi… qui ne montre pas tous ses combats.
Certains affrontements annoncés par le scénario sont tout simplement évacués hors champ. Le récit nous informe qu’ils doivent avoir lieu, puis passe directement à leurs conséquences. Dans n’importe quel autre genre, ce serait une ellipse anodine. Dans un film intitulé Street Fighter, cela ressemble presque à une contradiction ontologique.
Imagine-t-on Rocky couper son combat final pour nous montrer directement Stallone dans les vestiaires ?
Mais le plus déconcertant survient lorsque cette logique contamine les affrontements effectivement montrés. Le duel entre Ryu et Ken en constitue l’exemple le plus flagrant. Tout commence pourtant très bien : la chorégraphie est lisible, les coups portent et la relation entre les personnages donne un véritable enjeu à leur confrontation. Puis, sans justification narrative, une partie du combat semble disparaître. Nous retrouvons les deux adversaires plus loin dans leur affrontement, au milieu d’une succession de money shots iconiques, parfaitement exécutés, mais privés de la progression qui aurait dû leur donner toute leur puissance.
Le spectacle est là. Il manque simplement des morceaux du spectacle.
Difficile, devant une telle rupture, de ne pas soupçonner un remontage. Des séquences ont-elles été sacrifiées pour raccourcir le film ? Le studio est-il intervenu en postproduction ? Ou s’agit-il de choix narratifs particulièrement malheureux ? Rien ne permet aujourd’hui de trancher, et il serait malhonnête de présenter ces suppositions comme des faits. Reste cette impression persistante d’un film dont on aperçoit les coutures, comme si certaines scènes avaient été amputées après coup.
Le plus frustrant, c’est que tout ce qui subsiste prouve que le film avait les moyens de réussir ses affrontements. Les chorégraphies fonctionnent, les acteurs sont convaincants et Sakurai sait parfaitement mettre en valeur les attaques emblématiques de la licence. Ce n’est donc pas tant la qualité des combats qui pose problème que leur étrange discontinuité.
Street Fighter donne parfois l’impression d’un excellent menu dont quelqu’un aurait retiré plusieurs plats après avoir imprimé la carte.
Un défaut majeur, assurément, qui empêche cette adaptation de réaliser pleinement ses ambitions. Mais qui ne suffit pas à effacer ses nombreuses qualités.
Car le plus surprenant reste peut-être là : malgré tout cela, Street Fighter est sympathique.
Profondément sympathique.
Le mot peut sembler faible. Il décrit pourtant assez précisément l’expérience. Le film ne révolutionne ni le cinéma d’action, ni l’adaptation vidéoludique, ni même probablement Street Fighter. Il n’en a d’ailleurs jamais vraiment l’ambition. Il veut fabriquer pendant deux heures un spectacle généreux, coloré, un peu débile, parfois très drôle, parfois moins, où des personnages impossibles s’envoient des Hadoken dans la figure sans que personne éprouve le besoin de justifier scientifiquement l’existence d’un Hadoken.
Et cela fait du bien.
Depuis quelques années, Hollywood semble avoir enfin compris qu’adapter un jeu vidéo ne consiste pas nécessairement à transformer celui-ci en quelque chose de plus « cinématographique », expression qui a longtemps signifié : moins étrange, moins coloré, moins ludique et surtout moins ressemblant au jeu dont on vient pourtant d’acheter les droits. Street Fighter choisit le chemin inverse. Il regarde son matériau d’origine, y voit tout ce qu’il contient de grotesque, d’excessif, de naïf et d’iconique, et décide que le cinéma doit se plier à Street Fighter plutôt que Street Fighter au cinéma.
C’est probablement pour cette raison que les fans devraient être les premiers à lui pardonner ses faiblesses.
Même son humour parfois pataud appartient finalement à cette logique. Certaines blagues tombent complètement à plat, d’autres fonctionnent très bien, mais le film conserve une légèreté qui lui évite de devenir cette chose particulièrement pénible qu’aurait pu être un Street Fighter persuadé de raconter une tragédie shakespearienne. David Dastmalchian peut cabotiner, Jason Momoa peut devenir Blanka et des combattants peuvent lancer leurs attaques en prenant des poses absurdes : personne derrière la caméra ne semble vouloir présenter cela comme autre chose que ce que c’est.

ATTENTION : LA SUITE DE CET ARTICLE CONTIENT DES SPOILERS.
Le film possède cependant une dernière maladresse : sa conclusion prépare clairement quelque chose qui dépasse le récit que nous venons de voir. Le procédé serait anodin si une suite était garantie. Elle ne l’est évidemment pas. Et après des décennies de blockbusters transformés en bandes-annonces de films qui n’existeront parfois jamais, il devient difficile de considérer ce genre de promesse comme totalement innocente. Un film devrait pouvoir terminer son histoire avant de commencer à vendre la suivante.
Cela n’empêche pourtant pas Street Fighter de quitter l’écran avec un capital sympathie presque intact.
Il y avait certainement moyen de faire mieux. Beaucoup mieux, même. Les séquences animées montrent à elles seules ce que le projet pouvait devenir lorsqu’il poussait son parti pris jusqu’au bout. Certains combats montrent que Sakurai avait parfaitement compris comment transposer la grammaire spectaculaire du jeu. Et les étranges amputations du montage restent suffisamment visibles pour laisser planer cette question frustrante : existe-t-il quelque part un Street Fighter un peu plus long, un peu plus fou et surtout davantage disposé à nous montrer les combats qu’il nous promet ?
Peut-être pas.
En attendant, celui qui existe possède une qualité devenue suffisamment rare pour mériter d’être signalée : il ne semble jamais avoir honte d’être Street Fighter.
Ce n’est pas un grand film. Ce n’est certainement pas une révolution. C’est une adaptation imparfaite, bizarrement montée, parfois frustrante et probablement trop occupée à préparer son avenir. Mais c’est aussi un spectacle généreux, techniquement solide, sincèrement amusant et animé d’une véritable affection pour son matériau d’origine.
Pour une licence dont le principe consiste depuis près de quarante ans à demander à des personnages invraisemblables de traverser la planète afin de se mettre des coups de pied dans la tête, c’était peut-être exactement le bon combat à mener.

Quoi que vous pensiez de ce texte, nous tenons à rappeler que :
« De bien des manières, le travail d’un critique est facile. Nous risquons très peu, tout en jouissant d’une position dominante sur ceux qui offrent leur travail et eux-mêmes à notre jugement. Nous nous nourrissons de critiques négatives, qui sont amusantes à écrire et à lire. Mais l’amère vérité à laquelle nous, critiques, devons faire face, est que, dans le grand schéma des choses, un morceau de camelote moyen est probablement plus significatif que notre critique le désignant comme tel. »
Extrait de Ratatouille, réalisé par Brad Bird et Jan Pinkava, en 2007.
