Hope : le grand angle et les idées courtes

Chez Na Hong-jin, le talent n’a jamais vraiment été le problème. Sa place dans la hiérarchie du cinéma coréen appelle davantage la discussion. Depuis The Chaser, le cinéaste bénéficie d’une admiration que ses qualités de metteur en scène rendent parfaitement compréhensible, sans toujours suffire à la justifier entièrement. Il sait installer une menace, travailler les nerfs, précipiter les corps dans une mécanique de violence. Mais derrière cette maîtrise revient régulièrement une impression moins enthousiasmante : celle d’un réalisateur qui pousse très loin des formes dont d’autres ont déjà ouvert les possibilités.

Difficile, devant ses films, de ne pas songer au renouvellement du cinéma de genre coréen incarné par Park Chan-wook, Bong Joon-ho ou Kim Jee-woon. Il ne s’agit pas de leur attribuer collectivement l’invention de tout ce qui a suivi, encore moins de réduire Na Hong-jin à un imitateur. Simplement, là où ces cinéastes ont imposé des univers dont les contradictions mêmes deviennent une signature, lui paraît parfois davantage occupé à porter à incandescence un cinéma déjà constitué. L’exécution impressionne ; le sentiment de découverte est moins constant. On admire volontiers la puissance de la machine, tout en reconnaissant un peu trop bien ses pièces.

Hope déplace sensiblement cette réserve. Le film demeure traversé de souvenirs de cinéma, mais son ambition spectaculaire lui donne une ampleur qui dépasse le simple exercice de virtuosité. The Host constitue un point de comparaison naturel : une communauté coréenne confrontée à une menace extraordinaire, des êtres humains soudain ramenés à leur vulnérabilité physique, le monstrueux qui fait irruption dans un monde incapable de l’accueillir autrement que par le désordre. Alien vient également à l’esprit, pour cette manière de faire de la rencontre avec l’inconnu une expérience d’abord organique et meurtrière. Une autre parenté, plus inattendue, apparaîtra ensuite. Mieux vaut laisser au film le temps de l’installer.

L’essentiel, dans un premier mouvement, tient à une évidence autrement réjouissante : Na Hong-jin sait filmer l’action. Et il lui donne ici un espace.

Son recours insistant aux courtes focales est l’un des grands plaisirs de Hope. Le grand angle n’a évidemment rien d’une invention récente, mais son utilisation aussi soutenue imprime au spectacle une personnalité visuelle affirmée. Une courte focale peut embrasser beaucoup d’espace tout en restant près d’un visage ou d’un corps. C’est précisément cette possibilité qui rend le dispositif intéressant : l’action conserve son environnement sans que la caméra soit condamnée à regarder les événements de loin.

Les perspectives s’accentuent, les bords de l’image se tendent légèrement, les distances deviennent sensibles. Le cadre accueille davantage de monde, davantage de danger, davantage de trajectoires possibles. Il ne sert plus seulement à désigner ce qu’il faut regarder : il laisse sentir tout ce qui peut fondre sur les personnages. Cette générosité visuelle donne au spectacle une brutalité particulière. Le danger possède une place dans l’image.

Les nombreux plans au drone participent pleinement à cette esthétique et expliquent probablement, en partie, la fréquence des grands angles. Ils permettent à Na Hong-jin de traverser l’espace à une vitesse sidérante, de survoler les affrontements puis de nous replonger dans leur tumulte. Combinés aux mouvements de caméra au sol, ils donnent à l’action une mobilité presque affolante. Le montage resserré articule ces trajectoires : la vitesse vient autant du déplacement à l’intérieur des plans que de leur succession.

Cette manière de filmer l’action au grand angle rappelle fortement le Superman de James Gunn, dans un contexte évidemment très différent. On retrouve ce goût pour les perspectives accentuées, les mouvements rapides et les cadres qui embrassent largement l’environnement tout en nous maintenant près des corps. L’image semble pouvoir être traversée, percutée, débordée à tout instant. Chez Na Hong-jin, cette proximité nourrit la brutalité du spectacle : l’ampleur du champ ne nous protège de rien, elle multiplie les directions d’où peut surgir le danger.

Le film est sanglant, généreux, parfois franchement féroce. Sa violence ne se contente pas d’annoncer les enjeux ; elle donne aux affrontements une conséquence matérielle. Les corps peuvent être détruits. Le spectacle retrouve ainsi quelque chose de sa fonction la plus élémentaire : nous faire éprouver, confortablement assis, combien nous serions peu de chose à cet endroit précis. Na Hong-jin possède pour cela un sens du débordement qui force régulièrement l’admiration.

Mais cette réussite rend aussi les faiblesses de la seconde moitié beaucoup plus visibles. Hope semble construit en deux blocs qui ne parviennent jamais tout à fait à trouver le même régime. Le premier impose une dynamique ; le second cherche à élargir sa signification. Le mouvement pourrait être passionnant. Il produit surtout un déséquilibre.

ATTENTION : LA SUITE DE CET ARTICLE CONTIENT DES SPOILERS.

Le rapprochement avec Avatar, aussi curieux qu’il puisse sembler au départ, devient alors pertinent. Il concerne moins une ressemblance de surface qu’un déplacement du regard : la possibilité que l’altérité monstrueuse oblige à reconsidérer la position humaine, et que l’affrontement débouche sur une compréhension plus vaste des forces en présence. Hope cherche ainsi à dépasser la seule efficacité du film de créatures. Cette ambition mérite d’être reconnue. On peut même y trouver ce que le projet a de plus personnel, lorsqu’il tente de compliquer le plaisir immédiat qu’il vient de nous procurer.

Encore faudrait-il que cette nouvelle dimension possède la force dramatique nécessaire pour prendre le relais. Or la deuxième partie ne retrouve ni l’impact ni la précision du premier mouvement. L’action paraît moins souveraine, le découpage moins incisif. Le problème ne tient pas au seul ralentissement : un film peut parfaitement gagner en intensité en réduisant sa vitesse. Ici, ce qui succède à l’emballement peine à construire une tension aussi forte avec d’autres moyens.

C’est surtout à cet endroit que les dialogues deviennent encombrants.

Il y a dans Hope un écart assez frappant entre la sophistication de la mise en scène et l’état apparent de l’écriture. Les images semblent avoir été pensées, travaillées, poussées dans leurs possibilités ; les échanges donnent parfois l’impression d’attendre encore une réécriture. Les personnages parlent, mais leurs paroles manquent de consistance. Elles ne les singularisent pas suffisamment, ne donnent pas toujours aux rapports entre eux l’épaisseur qu’exigerait le basculement du récit. On entend la fonction de la réplique avant d’entendre celui qui la prononce.

Cette faiblesse est d’autant plus gênante que le film finit par demander au langage de porter une part importante de son ambition. Tant que la mise en scène organise la panique, les corps et l’espace prennent en charge l’essentiel. Lorsque le récit veut déplacer notre compréhension des événements, les mots doivent faire davantage. Ils deviennent alors le point fragile d’un édifice jusque-là soutenu par sa puissance visuelle.

L’impression d’une première version persiste : des intentions identifiables, des idées potentiellement fécondes, mais pas encore cette précision qui permettrait de leur donner une forme pleinement convaincante. Un dialogue n’a pas besoin d’être brillant. Il peut être pauvre, heurté, banal, si cette pauvreté raconte quelque chose de celui qui parle. Ici, trop souvent, elle paraît appartenir au scénario lui-même.

La fin concentre cette difficulté. Son ouverture pourrait prolonger le trouble, laisser travailler les contradictions du film, nous abandonner face à une question dont les images auraient rendu la formulation inévitable. Elle donne plutôt le sentiment de reporter une partie de l’accomplissement dramatique. La perspective d’une suite s’installe là où l’on attendait que ce premier récit trouve sa pleine mesure.

Quant au dialogue cryptique qui accompagne cette sortie, son obscurité ne suffit pas à lui donner de la profondeur. Il reste difficile de déterminer si l’on doit méditer sur ce qui vient d’être dit ou regretter que cela n’ait pas été mieux formulé. Le mystère exige lui aussi une écriture précise : pour troubler durablement, encore faut-il savoir ce qu’on laisse irrésolu.

Hope reste pourtant un spectacle estimable, et par endroits impressionnant. Sa générosité, son goût du risque et la vigueur de sa première partie empêchent de le réduire à ses défaillances. C’est même un film plus intéressant que ne le laisseraient supposer ses déséquilibres, parce qu’on y sent un cinéaste chercher à agrandir son territoire. Mais l’ampleur nouvelle de son projet rend plus sensible encore la distance entre ce qu’il sait mettre en scène et ce qu’il parvient à écrire. Na Hong-jin ouvre son cadre avec une assurance formidable. Il lui reste à donner à ses personnages des paroles capables d’habiter tout cet espace.

Quoi que vous pensiez de ce texte, nous tenons à rappeler que :

« De bien des manières, le travail d’un critique est facile. Nous risquons très peu, tout en jouissant d’une position dominante sur ceux qui offrent leur travail et eux-mêmes à notre jugement. Nous nous nourrissons de critiques négatives, qui sont amusantes à écrire et à lire. Mais l’amère vérité à laquelle nous, critiques, devons faire face, est que, dans le grand schéma des choses, un morceau de camelote moyen est probablement plus significatif que notre critique le désignant comme tel. »

Extrait de Ratatouille, réalisé par Brad Bird et Jan Pinkava, en 2007.

Picture of Simon Dunkle

Simon Dunkle

Défenseur de la veuve, mais pas de l'orphelin, nul ne sait qui est Simon Dunkle. Tout juste sait-on qu'il a obtenu le baccalauréat scientifique à l'âge de 1 an, avant d'organiser plusieurs manifestations contre l'extrême facilité des examens du MIT 4 ans plus tard. Aujourd'hui âgé de 7 ans, il travaille depuis 2 ans au sein d'ArlyoMag, malgré le fait qu'il soit recherché par Interpol. En effet, il est accusé de mise en danger de la vie d'autrui après avoir publié une fausse annonce dans le journal "Les Inrockuptibles" concernant l'ouverture d'un restaurant Vegan avec buffets à volonté en Syrie. Ce qui aurait conduit à la mort accidentelle d'environ 500 hipsters s'étant rendu là-bas pour y manger, jugeant le lieu "totalement non-mainstream" selon leurs propres dires.