
Il y a quelque chose d’assez désolant à constater que le retour de l’un des personnages les plus emblématiques de la comédie britannique contemporaine se retrouve expédié sur une plateforme de streaming, sans même avoir droit à une sortie en salles françaises. Vingt-quatre ans après Ali G Indahouse, Sacha Baron Cohen ressuscite son rappeur de pacotille préféré avec Ali G : J’suis qui ?, un nouveau long métrage qu’il réalise lui-même. Pourtant, Amazon semble avoir traité l’événement avec une discrétion difficilement compréhensible, sans lui offrir une campagne promotionnelle à la hauteur de ce retour. Certes, le film a bénéficié d’une très brève exploitation cinématographique dans quelques pays, mais cette sortie française directement sur Prime Video demeure regrettable. D’autant que le cinéma de Sacha Baron Cohen, fondé sur la provocation, l’inconfort et le rire collectif, mérite certainement mieux qu’une simple apparition dans un catalogue numérique.
Reste malheureusement que cette sortie presque confidentielle accompagne un film qui, malgré d’indéniables qualités, constitue une déception. Non pas que Sacha Baron Cohen ait perdu son insolence, encore moins sa capacité à repousser les limites du bon goût. Mais il manque à ce nouvel Ali G ce mélange de précision comique, de folie incontrôlable et d’intelligence satirique qui avait fait de Borat, Brüno ou même de l’excellent Grimsby : Agent trop spécial des expériences aussi hilarantes qu’imprévisibles.

La première différence avec le précédent film consacré au personnage réside dans sa forme. Là où Ali G Indahouse, réalisé par Mark Mylod en 2002, adoptait les conventions d’une comédie de fiction relativement classique, cette suite préfère revenir aux origines du phénomène en empruntant la voie du faux documentaire. Une approche directement héritée de Borat et de Brüno, dans laquelle les séquences scénarisées servent de prétexte à des rencontres avec de véritables individus, généralement inconscients de participer à une gigantesque entreprise de manipulation comique.
Le principe demeure formidable. Sacha Baron Cohen ne se contente pas de jouer les imbéciles devant une caméra : il construit des situations dans lesquelles l’absurdité de ses personnages finit par révéler celle de ses interlocuteurs. Le véritable gag ne réside alors plus nécessairement dans ce que raconte Ali G, mais dans la manière dont les personnes qui lui font face acceptent ses propositions, tentent de rationaliser ses énormités ou finissent par exposer leurs propres contradictions.

C’est précisément cette mécanique qui avait fait la grandeur de Da Ali G Show et, plus encore, de Who Is America?, série de 2018 qui demeure probablement le sommet artistique et politique de Sacha Baron Cohen. Dans cette dernière, le comédien avait atteint une maîtrise presque terrifiante de son dispositif, utilisant une galerie de personnages grotesques pour confronter responsables politiques, personnalités publiques et citoyens américains à leurs propres convictions. L’humour y devenait une véritable méthode d’investigation. Certaines séquences atteignaient une telle radicalité qu’on ne savait plus très bien s’il fallait rire de ce qu’on venait de voir ou s’inquiéter sérieusement de ce que cela révélait de notre société.
Or, c’est précisément cette puissance qui manque régulièrement à Ali G : J’suis qui ?. Le film retrouve les méthodes de son auteur, mais rarement leur efficacité maximale. Les situations sont parfois trop longues, les plaisanteries trop insistantes, et certaines provocations semblent davantage chercher le scandale pour lui-même que construire une véritable mécanique comique. Sacha Baron Cohen conserve son génie de l’improvisation, mais celui-ci paraît ici moins inspiré, moins spontané, comme si la nécessité de faire tenir toutes ces séquences dans une intrigue globale finissait par brider leur potentiel.
Ce problème est d’autant plus perceptible que le film repose sur une construction narrative relativement élaborée, dans laquelle Ali G se retrouve confronté à une Amérique contemporaine dont il ne comprend absolument plus les codes. Le personnage, déjà profondément dépassé lors de sa création, paraît désormais appartenir à une autre civilisation. Et c’est évidemment tout l’intérêt de son retour.
Car derrière les blagues sexuelles, les vulgarités et les comportements parfaitement idiots de son héros, Sacha Baron Cohen poursuit une entreprise de démolition sociale qui n’a rien perdu de sa pertinence. Le film s’attaque aux obsessions identitaires, à la radicalisation politique, à la xénophobie, aux théories complotistes et à cette formidable capacité qu’ont certains individus à accepter les pires absurdités dès lors qu’elles confortent leurs convictions.
La grande intelligence de cette démarche consiste à ne pas simplement dénoncer l’ignorance, mais à montrer comment celle-ci peut devenir un instrument de pouvoir. Dans l’univers de Baron Cohen, les discours les plus délirants trouvent toujours quelqu’un pour les prendre au sérieux, particulièrement lorsqu’ils permettent de justifier des préjugés déjà bien installés. L’Amérique qu’il dépeint n’est pas tant un pays devenu fou qu’un territoire où la frontière entre caricature et réalité est devenue dangereusement difficile à distinguer.
Le film prend également plaisir à attaquer certaines formes de militantisme performatif et les contradictions d’une société obsédée par la représentation, l’identité et la peur permanente de l’offense. Avec un personnage comme Ali G, incarnation vivante de l’appropriation culturelle et de la vulgarité la plus décomplexée, le réalisateur dispose d’un outil idéal pour mettre en évidence ces nouveaux rapports de force. L’ironie étant que ce personnage, conçu à l’origine pour ridiculiser une certaine posture sociale, se retrouve lui-même confronté aux accusations que sa simple existence peut aujourd’hui susciter.
Cette dimension réflexive est intéressante, mais elle ne suffit pas toujours à nourrir la comédie. Il arrive que le film semble davantage préoccupé par les débats qu’il souhaite provoquer que par la qualité des gags censés les accompagner. Et c’est peut-être là que se situe sa véritable faiblesse : Sacha Baron Cohen a encore beaucoup de choses à dire, mais il ne trouve pas systématiquement la meilleure manière de les rendre drôles.
Heureusement, certaines séquences viennent rappeler pourquoi le comédien demeure absolument unique dans le paysage cinématographique. Lorsqu’il abandonne toute retenue, lorsqu’il pousse une situation jusqu’à son point de rupture et ose prolonger l’inconfort bien au-delà de ce qu’un cinéaste raisonnable accepterait, le résultat peut devenir exceptionnel. Et sur ce terrain, deux séquences méritent particulièrement qu’on s’y attarde.
ATTENTION : LA SUITE DE CET ARTICLE CONTIENT DES SPOILERS.

La première implique le personnage du Dr Nira Cain-N’Degeocello, directement issu de Who Is America?, militant autoproclamé de la justice sociale qui entend démontrer qu’Ali G est un imposteur culturel. Pour prouver que celui-ci est blanc et ainsi provoquer son annulation publique, Nira va pousser sa démarche jusqu’à une extrémité proprement délirante : se faire passer pour Julie, la compagne d’Ali G, et avoir un rapport sexuel avec ce dernier, préalablement drogué, afin de récupérer son sperme pour procéder à une analyse ADN.
Autrement dit, Sacha Baron Cohen met en scène une relation sexuelle entre deux personnages qu’il interprète lui-même. Rien que cette idée mérite déjà une certaine admiration pour son extravagance. Mais ce qui rend la séquence particulièrement remarquable, c’est la manière dont elle pousse la logique du personnage de Nira jusqu’à une contradiction monstrueuse : un homme prétendant défendre les opprimés et lutter contre toutes les formes de discrimination finit par commettre une agression sexuelle au nom de sa croisade morale.

Il faut reconnaître à Baron Cohen un culot absolument phénoménal. La situation est sordide, grotesque, outrancière, et pourtant l’accumulation des circonstances absurdes lui confère une puissance comique assez extraordinaire. Le film parvient à transformer une obsession idéologique en une véritable folie comportementale, tout en rappelant qu’une bonne intention proclamée ne garantit absolument pas la moralité des actes qui en découlent. La satire retrouve ici une radicalité dont elle manque ailleurs, précisément parce que le gag ne se contente pas d’être vulgaire : il repose sur une contradiction parfaitement construite.
Mais c’est surtout dans son dernier acte que le film retrouve la férocité des meilleures créations de son auteur. Sacha Baron Cohen y fait revenir un autre personnage de Who Is America?, Erran Morad, prétendu expert israélien en antiterrorisme, chargé d’entraîner de véritables militants conservateurs américains à se défendre contre les menaces qui obsèdent leur imaginaire politique.
Et c’est là qu’intervient l’une des inventions les plus merveilleusement stupides de l’histoire récente de la comédie : une arme israélienne ultrasecrète dissimulée dans une paire de fausses fesses, capable de tirer par l’anus, mais dont le mécanisme de déclenchement nécessite de masturber vigoureusement un gigantesque pénis en plastique placé à l’avant du dispositif.
Oui, c’est aussi idiot que cela en a l’air. Et c’est absolument extraordinaire.
Car la plaisanterie ne repose pas seulement sur l’objet en lui-même, qui aurait déjà largement sa place dans une comédie des frères Farrelly. Elle tient surtout au sérieux avec lequel Erran Morad présente son invention et, plus encore, à la participation des hommes qui acceptent de manipuler cet équipement parfaitement grotesque dans le cadre d’un prétendu entraînement militaire. Voir des adultes s’efforcer de préserver leur dignité tout en actionnant un pénis artificiel pour tirer avec un anus constitue déjà un spectacle d’une rare absurdité.
Mais le véritable tour de force consiste à transformer progressivement cette plaisanterie obscène en une démonstration autrement plus inquiétante. Le dispositif débouche sur une opération rocambolesque au cours de laquelle les participants sont amenés à enlever Julie, alors sur le point d’accoucher, puis à faire sortir son bébé du territoire américain pour l’empêcher d’acquérir la citoyenneté des États-Unis.
L’escalade devient sidérante lorsque l’enfant, évidemment factice pour les besoins du tournage, se retrouve suspendu à un drone, et que Michael Aboud, responsable républicain du comté d’El Paso, accepte d’actionner le mécanisme destiné à le précipiter dans le vide plutôt que de le laisser revenir sur le sol américain.
C’est ici que Sacha Baron Cohen retrouve toute sa force. Derrière le délire d’une arme qui tire par les fesses et les gesticulations sexuelles les plus improbables, le cinéaste parvient à mettre en scène une situation dont les implications dépassent largement la plaisanterie. Le film nous montre comment une obsession politique, poussée à son paroxysme, peut conduire quelqu’un à accepter l’inacceptable. La nature exacte de la participation et du degré de conscience de certains intervenants a d’ailleurs suscité des contestations après la sortie du film, ce qui rappelle que le dispositif de Baron Cohen repose toujours sur une frontière délicate entre manipulation, performance et révélation.
Il n’empêche que cette séquence finale est un véritable morceau de bravoure. Sa construction repose sur une escalade dans laquelle chaque nouvelle absurdité rend la suivante presque acceptable, jusqu’à faire basculer le spectateur de l’hilarité à la stupéfaction. Le montage entrelace les différents personnages et leurs intrigues, transformant ce qui aurait pu n’être qu’une succession de sketches en un final d’une ampleur inattendue. À cet instant, le cinéaste retrouve ce talent unique qui consiste à faire rire avec des situations dont les conséquences, si elles étaient prises au sérieux, auraient quelque chose de proprement effrayant.
C’est aussi là que se révèle le paradoxe de ce nouvel Ali G. Ses meilleures séquences ne reposent finalement pas sur son personnage principal, mais sur le retour de deux créations issues de Who Is America?. Comme si Sacha Baron Cohen avait besoin de convoquer ses inventions les plus récentes pour donner à son héros historique une puissance satirique qu’il ne possède plus tout à fait.
On regrette forcément que cette inventivité ne traverse pas l’ensemble du long métrage. Car le talent est toujours là. La férocité aussi. Mais les grandes comédies ne se mesurent pas uniquement à leurs meilleures séquences : elles tiennent également à leur rythme, à leur capacité à renouveler constamment leurs idées et à installer cette impression que tout peut arriver à chaque instant. Une qualité que Borat ou Brüno possédaient avec une insolente évidence et que ce nouvel Ali G ne retrouve que par intermittence.
Reste une question particulièrement intéressante : le problème vient-il réellement du film, ou du fait que le monde a fini par rattraper l’humour de Sacha Baron Cohen ? À l’époque de ses premières provocations, il suffisait parfois de placer un personnage complètement idiot devant une personnalité sérieuse pour créer un décalage irrésistible. Aujourd’hui, à l’heure où les responsables politiques, les influenceurs et les commentateurs médiatiques produisent quotidiennement des déclarations qui auraient autrefois semblé dignes d’une mauvaise parodie, la satire doit redoubler d’inventivité pour simplement parvenir à concurrencer la réalité.
Et c’est peut-être tout le paradoxe d’Ali G : J’suis qui ?. Le film est moins drôle qu’on ne pouvait l’espérer, mais sa critique de la société demeure remarquablement pertinente. Sacha Baron Cohen n’a rien perdu de sa lucidité sur les mécanismes de la bêtise humaine. Il semble simplement éprouver davantage de difficultés à en tirer une comédie constamment à la hauteur de ses ambitions.
Ce retour demeure donc une occasion partiellement manquée, un film inégal dont les fulgurances rappellent régulièrement le génie de son auteur sans jamais parvenir à retrouver pleinement la puissance de ses plus grandes réussites. Mais à une époque où tant de comédies semblent terrifiées à l’idée de froisser qui que ce soit, voir un artiste continuer à prendre autant de risques, quitte à se vautrer occasionnellement dans la vulgarité la plus outrancière, conserve quelque chose de réjouissant.
Sacha Baron Cohen n’a peut-être pas signé un nouveau chef-d’œuvre. Il reste néanmoins l’un des rares comédiens capables de nous faire rire de l’absurdité du monde tout en nous obligeant à reconnaître que les individus les plus inquiétants de ses films ne sont pas toujours ceux qu’il interprète.
Et finalement, si Ali G paraît aujourd’hui moins extraordinaire qu’autrefois, c’est peut-être parce que notre époque est devenue suffisamment grotesque pour lui faire concurrence.
Quoi que vous pensiez de ce texte, nous tenons à rappeler que :
« De bien des manières, le travail d’un critique est facile. Nous risquons très peu, tout en jouissant d’une position dominante sur ceux qui offrent leur travail et eux-mêmes à notre jugement. Nous nous nourrissons de critiques négatives, qui sont amusantes à écrire et à lire. Mais l’amère vérité à laquelle nous, critiques, devons faire face, est que, dans le grand schéma des choses, un morceau de camelote moyen est probablement plus significatif que notre critique le désignant comme tel. »
Extrait de Ratatouille, réalisé par Brad Bird et Jan Pinkava, en 2007.

