Clayface – La peau des autres

Il aura donc fallu attendre un film consacré à un obscur adversaire de Batman pour découvrir l’une des propositions les plus singulières du cinéma super-héroïque contemporain. Et le plus étonnant, dans cette histoire, c’est que Clayface n’a finalement pas grand-chose d’un film de super-vilain. Pas de héros costumé venu rétablir l’ordre, pas de menace planétaire, pas de gigantesque affrontement destiné à préparer les six prochains épisodes d’un univers partagé. À la place, une tragédie humaine, une histoire d’amour, un cauchemar organique et, surtout, un véritable film de monstre. Un film comme on n’en avait encore jamais vu dans cet univers cinématographique.

Car si Clayface appartient officiellement à la mythologie DC, il semble davantage regarder du côté du cinéma fantastique et horrifique que vers ses cousins en collants. Son personnage principal, Matt Hagen, est un acteur dont la carrière prometteuse s’effondre après une terrible défiguration. Privé de ce visage qui constituait à la fois son identité et son outil de travail, il accepte un traitement expérimental dont les conséquences vont progressivement le conduire vers une monstruosité aussi physique que psychologique.

L’idée n’est pas entièrement nouvelle. On pense évidemment à Ouvre les yeux d’Alejandro Amenábar, et par extension à son remake américain Vanilla Sky, pour cette manière de faire de la destruction du visage le point de départ d’une crise existentielle. Impossible également de ne pas songer au formidable Darkman de Sam Raimi, autre histoire d’un homme défiguré dont la reconstruction physique accompagne une plongée dans la vengeance et la folie. Mais il serait injuste de reprocher à Clayface ces ressemblances : elles tiennent largement à la mythologie du personnage, dont les multiples incarnations ont depuis longtemps associé défiguration, transformation et perte d’identité. Le film emprunte d’ailleurs autant à certaines versions des comics qu’à la célèbre série animée Batman des années 1990.

Ce qui importe, ce n’est donc pas tant la nouveauté de son point de départ que ce que le film décide d’en faire.

Et c’est ici qu’intervient Mike Flanagan. À partir d’une histoire imaginée par le cinéaste, le scénario, cosigné avec Hossein Amini, transforme un récit de vengeance relativement classique en une réflexion autrement plus troublante sur l’identité, l’apparence et le besoin d’être aimé. Flanagan est de ces auteurs capables de comprendre que le fantastique devient véritablement puissant lorsqu’il donne une forme tangible à une souffrance intime. Le monstre n’est pas seulement une créature effrayante : il est la matérialisation d’une blessure que son propriétaire ne parvient plus à contenir.

Et quelle meilleure incarnation de cette idée qu’un acteur condamné à ne plus posséder de visage fixe ? Lui qui passait sa vie à devenir quelqu’un d’autre se retrouve incapable de demeurer lui-même. Ce qui constituait autrefois son métier devient sa malédiction. La transformation physique n’est plus seulement un pouvoir ou une maladie, mais une interrogation permanente : qu’est-ce qui demeure de notre identité lorsque notre apparence, nos repères et jusqu’à notre propre corps cessent de nous appartenir ?

Le film trouve également dans sa relation amoureuse une dimension particulièrement inattendue. Interprétée avec une grande sensibilité par Naomi Ackie, Caitlyn Corr n’est pas simplement la scientifique chargée de réparer les dégâts. Elle représente la possibilité, pour cet homme progressivement rejeté par le monde, d’être encore regardé comme un être humain. La relation entre les deux personnages échappe ainsi à la mécanique habituelle du récit de super-héros pour toucher à quelque chose de plus délicat, de plus douloureux aussi : le désir d’être accepté malgré ce que l’on est devenu.

Mais la réussite de Clayface ne repose pas uniquement sur son écriture. Elle tient aussi à la rencontre de ce scénario avec un cinéaste dont le talent mérite depuis longtemps d’être davantage reconnu.

James Watkins a toujours été un réalisateur intéressant, parfois même remarquable, mais dont la filmographie donne régulièrement l’impression d’un savoir-faire supérieur aux histoires qu’il doit mettre en images. La Dame en noir avait déjà démontré sa capacité à installer une atmosphère, à travailler l’espace et à faire naître la peur d’une simple attente. Ses réalisations suivantes, souvent moins convaincantes, n’avaient pas toujours permis à ces qualités de s’exprimer pleinement. Avec Clayface, il dispose enfin d’une matière dramatique à la hauteur de ses ambitions et peut déployer un véritable cinéma de l’inquiétude.

Son Gotham est une ville pesante, écrasante, qui semble prolonger visuellement la solitude du personnage. L’univers urbain, les ombres, les lumières artificielles et la texture presque maladive des corps participent d’un même sentiment d’oppression. Watkins ne cherche pas à rendre son film spectaculaire à chaque instant. Il préfère installer des situations dans lesquelles le spectateur pressent que quelque chose d’épouvantable pourrait arriver. Et lorsqu’il décide de faire basculer une scène dans l’horreur, il démontre une maîtrise absolument redoutable.

ATTENTION : LA SUITE DE CET ARTICLE CONTIENT DES SPOILERS.

Il existe notamment dans Clayface une scène d’une beauté assez stupéfiante, qui suffit presque à elle seule à justifier le film. Caitlyn observe Matt pendant son sommeil, tandis que celui-ci, inconsciemment, adopte progressivement son apparence. En quelques instants, le pouvoir monstrueux du personnage devient l’expression d’un sentiment amoureux. Il ne rêve pas seulement d’elle : son corps se transforme littéralement en la personne qu’il aime.

C’est une idée de cinéma magnifique, parce qu’elle ne nécessite pratiquement aucune explication. Là où tant de productions contemporaines auraient accompagné la séquence d’un dialogue destiné à en expliciter le sens, Clayface laisse le fantastique produire sa propre émotion. La métamorphose raconte simultanément l’amour, le désir, la fascination et quelque chose de profondément inquiétant : cette possibilité de se perdre entièrement dans l’autre, jusqu’à ne plus exister soi-même.

Le film trouve d’ailleurs une autre idée merveilleuse dans le contact physique entre les deux personnages. Lorsque Caitlyn touche Matt, elle parvient à l’apaiser, à calmer cette matière vivante qui menace constamment de lui échapper. Le geste amoureux devient alors un moyen de stabiliser le corps, comme si le sentiment d’être aimé pouvait momentanément réconcilier l’homme avec sa propre existence. Ce n’est plus la science qui maintient le monstre sous contrôle, mais la tendresse.

On retrouve ici quelque chose de la grande tradition du cinéma fantastique romantique, celle qui faisait notamment de La Mouche de David Cronenberg une tragédie bouleversante plutôt qu’une simple démonstration d’effets spéciaux. Mais Flanagan et Watkins apportent à cette tradition une idée qui leur appartient : chez Clayface, l’amour ne se contente pas de résister à la transformation. Il peut lui-même en devenir la manifestation.

Cette sensibilité n’empêche heureusement jamais le film de se vautrer, avec un plaisir évident, dans les débordements du cinéma horrifique. Les métamorphoses sont régulièrement grotesques, les effets organiques particulièrement répugnants, et les capacités du personnage donnent lieu à plusieurs propositions visuelles réjouissantes. Il faut d’ailleurs saluer le travail des effets spéciaux physiques, qui confèrent aux déformations une matérialité devenue bien trop rare dans les grosses productions fantastiques.

Et puis arrive cette scène de l’avion.

Une séquence qui relève tout simplement du génie.

Le personnage découvre que ses paupières se sont soudées. Enfermé dans les toilettes d’un avion en plein vol, secoué par des turbulences, il entreprend de les rouvrir à l’aide d’une petite paire de ciseaux. Sur le papier, la situation pourrait presque passer pour une plaisanterie de mauvais goût. À l’écran, elle devient un véritable supplice.

La force de Watkins consiste à comprendre que l’horreur ne réside pas nécessairement dans ce que l’on montre, mais dans ce que le spectateur redoute de voir arriver. Tout repose sur une accumulation de menaces parfaitement lisibles : des yeux fermés, une paire de ciseaux, une main qui doit effectuer un geste extrêmement précis, et un avion dont les secousses peuvent à tout instant provoquer l’irréparable.

Le cinéaste n’a même pas besoin de multiplier les événements. Il lui suffit de prolonger l’attente, de faire cohabiter ces éléments et de laisser notre imagination accomplir le pire. Chaque turbulence devient une agression potentielle. Chaque rapprochement entre les lames et l’œil déclenche une réaction presque physique. Ce n’est plus seulement de la peur : c’est de l’appréhension à l’état pur, une torture organisée autour de ce que le spectateur sait parfaitement possible.

Les réactions dans la salle où nous avons découvert le film étaient absolument extraordinaires. Certains spectateurs ont même fini par quitter la séance. Voilà qui rappelle une vérité élémentaire que beaucoup de blockbusters semblent avoir oubliée : il n’est pas nécessaire de détruire une ville entière pour provoquer une émotion collective d’une intensité insupportable. Quelques centimètres de métal à proximité d’un globe oculaire peuvent largement suffire.

Cette séquence est d’autant plus impressionnante que Watkins a privilégié des effets physiques, jusqu’à employer des prothèses et des éléments mécaniques spécialement conçus pour les gros plans. Il y a quelque chose de formidablement artisanal dans cette débauche de cruauté. Un cinéma de genre qui ne cherche pas simplement à impressionner le spectateur par la quantité d’images produites, mais à travailler méthodiquement ses nerfs.

Pourtant, c’est précisément autour de cette scène que surgit l’une des principales réserves concernant le film.

Car Clayface donne parfois l’impression d’avoir subi quelques coupes assez importantes au montage. Plusieurs dialogues renvoient notamment à des événements survenus pendant le procès de Matt Hagen, alors que celui-ci, pourtant présent dans le récit, paraît singulièrement expédié. Le spectateur se retrouve ainsi confronté à des références à des situations auxquelles il n’a pas véritablement assisté. Ce n’est pas dramatique au point de compromettre la compréhension du film, mais suffisamment étrange pour donner le sentiment que des morceaux du récit manquent à l’appel.

Plus troublant encore, la fameuse séquence de l’avion semble s’interrompre de façon particulièrement brutale, alors même que toute sa construction reposait sur une montée progressive de la tension.

Difficile, dans ces conditions, de ne pas imaginer l’existence d’une version plus longue, éventuellement plus éprouvante encore. Est-il possible que certaines images aient été retirées parce que la séquence poussait trop loin son entreprise de maltraitance sensorielle ? La question mérite d’être posée, tant le passage paraît déjà capable de mettre en déroute une partie du public. Mais il ne s’agit là que d’une hypothèse : rien ne permet d’affirmer qu’une version plus extrême ait effectivement été tournée ou supprimée pour cette raison.

Reste que cette impression de raccourcissement, perceptible également dans certaines articulations narratives, empêche peut-être Clayface d’atteindre une perfection à laquelle plusieurs de ses scènes lui permettaient pourtant de prétendre. Le film possède une véritable ambition tragique, mais certaines étapes de cette tragédie auraient gagné à disposer de davantage de temps pour s’épanouir.

Heureusement, le spectacle demeure fascinant, notamment grâce à Tom Rhys Harries, absolument remarquable dans le rôle principal. Son interprétation parvient à rendre crédible une trajectoire particulièrement difficile : celle d’un homme que nous devons continuer à comprendre, parfois même à plaindre, alors que ses actes deviennent progressivement monstrueux. L’acteur ne réduit jamais Matt Hagen à une victime ou à une créature déchaînée. Il laisse constamment apparaître les contradictions d’un individu dont la souffrance nourrit la violence, sans pour autant l’excuser.

Et lorsque le film finit par révéler Clayface dans sa forme monstrueuse tant attendue, le résultat est splendide. La créature possède cette présence grotesque et organique qui distingue les grands monstres de cinéma des simples démonstrations numériques. Sa silhouette conserve quelque chose d’humain tout en semblant définitivement échapper à notre anatomie. Il y a même, pour les amateurs de cinéma bis, un délicieux parfum de Basket Case, le classique dégénéré de Frank Henenlotter, dans cette manière de faire surgir une monstruosité presque obscène, aussi répugnante que fascinante.

Mais le plus beau reste peut-être que cette apparition ne constitue pas une simple récompense offerte au spectateur venu découvrir à quoi ressemble le célèbre adversaire de Batman. Elle représente l’aboutissement tragique de tout ce qui précède. L’homme qui cherchait désespérément à retrouver son visage finit par devenir une créature qui ne peut plus en posséder un seul. Celui qui voulait retrouver sa place dans le regard des autres est condamné à incarner ce que tous redoutent de regarder.

Voilà pourquoi Clayface fonctionne aussi admirablement comme film de monstre. Parce que sa créature n’est jamais une fin en soi. Elle est le résultat d’un parcours, d’une souffrance, d’une incapacité à accepter la perte et, finalement, d’une destruction intime dont les effets spéciaux ne font que rendre visible l’horreur.

À une époque où les adaptations de comics semblent régulièrement hésiter entre la surenchère spectaculaire et le recyclage de formules éprouvées, voir un studio autoriser une proposition aussi radicalement tournée vers l’épouvante, le mélodrame et la tragédie constitue une excellente nouvelle. Clayface n’est pas irréprochable, mais il possède quelque chose de beaucoup plus précieux que la perfection industrielle : une identité, une sensibilité, et une véritable envie de faire du cinéma.

Il prouve surtout qu’un film de super-vilain n’a aucune obligation de ressembler à un film de super-héros. Qu’un personnage secondaire, débarrassé du poids des grandes figures de sa mythologie, peut devenir le centre d’une œuvre passionnante. Et que l’horreur, lorsqu’elle est nourrie par une véritable émotion, peut atteindre une puissance que le spectacle le plus démesuré ne parviendra jamais à égaler.

Le paradoxe est magnifique : au milieu d’un univers cinématographique obsédé par les identités secrètes, les masques et les doubles vies, il aura fallu un homme incapable de conserver son propre visage pour nous offrir l’un de ses films les plus personnels.

Quoi que vous pensiez de ce texte, nous tenons à rappeler que :

« De bien des manières, le travail d’un critique est facile. Nous risquons très peu, tout en jouissant d’une position dominante sur ceux qui offrent leur travail et eux-mêmes à notre jugement. Nous nous nourrissons de critiques négatives, qui sont amusantes à écrire et à lire. Mais l’amère vérité à laquelle nous, critiques, devons faire face, est que, dans le grand schéma des choses, un morceau de camelote moyen est probablement plus significatif que notre critique le désignant comme tel. »

Extrait de Ratatouille, réalisé par Brad Bird et Jan Pinkava, en 2007.

Picture of Simon Dunkle

Simon Dunkle

Défenseur de la veuve, mais pas de l'orphelin, nul ne sait qui est Simon Dunkle. Tout juste sait-on qu'il a obtenu le baccalauréat scientifique à l'âge de 1 an, avant d'organiser plusieurs manifestations contre l'extrême facilité des examens du MIT 4 ans plus tard. Aujourd'hui âgé de 7 ans, il travaille depuis 2 ans au sein d'ArlyoMag, malgré le fait qu'il soit recherché par Interpol. En effet, il est accusé de mise en danger de la vie d'autrui après avoir publié une fausse annonce dans le journal "Les Inrockuptibles" concernant l'ouverture d'un restaurant Vegan avec buffets à volonté en Syrie. Ce qui aurait conduit à la mort accidentelle d'environ 500 hipsters s'étant rendu là-bas pour y manger, jugeant le lieu "totalement non-mainstream" selon leurs propres dires.