
Sept ans après Le Chaînon manquant et pile dix ans après le chef-d’œuvre Kubo et l’Armure magique, déjà abordé ici à l’époque dans Arlyo, Travis Knight, réalisateur de Kubo, mais aussi de Bumblebee et du récent Les Maîtres de l’Univers, signe son retour à l’animation avec Wildwood, adaptation de la série de romans écrite par Colin Meloy.
L’histoire suit Prue McKeel, une adolescente vivant à Portland, à proximité d’une vaste forêt où vivraient plusieurs créatures magiques. Depuis la naissance de son petit frère Mac, ses parents lui ont imposé une règle stricte : tout faire pour qu’il ne sorte jamais de la maison, quelle qu’en soit la raison.

Profitant de l’absence de ses parents, Prue désobéit à cette interdiction. C’est alors qu’une nuée de corbeaux enlève son petit frère sous ses yeux et l’emporte en direction de la forêt de Wildwood. Aidée par Curtis, un adolescent de sa ville, Prue décide de tout mettre en œuvre pour retrouver Mac et le ramener à tout prix, en s’aventurant dans un territoire interdit aux humains.


Si Wildwood reprend certains codes classiques de la fantasy, comme les animaux qui parlent ou les conflits millénaires entre différents peuples, le film dissimule également une histoire bien plus sombre, tragique et adulte. Derrière l’enlèvement de Mac se cachent des enjeux plus profonds, tandis que les raisons qui ont poussé les parents de Prue à imposer leurs règles prennent progressivement un sens nouveau, directement lié au destin de notre héroïne.
Comme dans tout récit de fantasy, Prue et Curtis vont devoir se trouver des alliés et affronter des ennemis dès leur arrivée dans les bois de Wildwood. Ils y découvrent un monde peuplé de soldats coyotes, de hiboux et d’aigles, mais aussi d’humains issus de l’aristocratie, confortablement installés dans leurs privilèges et dans un mode de vie qui leur permet de cohabiter avec les animaux sans difficulté apparente. Pourtant, ce monde merveilleux n’est pas nécessairement un monde idéal, et ses habitants peuvent entretenir leurs propres préjugés. les humains vivant de l’autre côté du pont, à l’extérieur de la forêt, représentent à leurs yeux une menace, que Prue incarne malgré elle.

De son côté, Curtis se retrouve aux prises avec la garde des coyotes. Sa rencontre avec Alexandra Svik, la principale antagoniste du film, lui fait découvrir de l’intérieur un monde bien plus sombre et dangereux qu’il ne l’aurait imaginé.
Une technique au service du récit et de l’émotion
La véritable force du film réside avant tout dans le choix du stop-motion, une technique d’animation où chaque plan devient une prouesse absolument époustouflante. Près de seize ans auraient été nécessaires pour donner vie à ce projet (!!). À titre d’exemple, les scènes de vol, notamment celles mettant en scène la générale Aigle, auraient demandé à elles seules plus d’un an de travail, pour une dizaine de minutes à peine à l’écran.
Plus encore que dans Kubo et l’Armure magique, qui conservait une gestion de l’espace parfois compartimentée, rappelant par moments une mise en scène théâtrale malgré une dizaine de décors intérieurs et extérieurs déjà sublimes, Wildwood repousse les limites de la technique dans des proportions qui frôlent la sorcellerie.
Chaque élément visible à l’écran semble avoir été créé, fabriqué et animé à la main, même lorsqu’il n’apparaît que quelques secondes. Il suffit de voir la scène du livreur en voiture qui longe une route de montagne, avec la ville de Southwood en contrebas ; la conclusion tragique de la séquence d’introduction, peuplée de dizaines de figurants, dont la poésie mélancolique n’aurait pas déplu à Guillermo del Toro ; ou encore la séquence du palais du régent, tout droit sortie d’un croisement improbable entre Brazil, Men in Black et Narnia.

Sans trop en révéler, la végétation, et plus particulièrement le lierre, joue un rôle central dans l’histoire. Son animation atteint un degré de réalisme absolument ébouriffant, comme le montre dès le premier plan du film une feuille qui tombe au pied d’un arbre, avant que la mise au point ne révèle le manoir Piccock. Cette attention portée au moindre détail donne une véritable présence à la nature et annonce l’importance qu’elle prendra dans la suite du récit. Quant à la manière dont le lierre s’inscrit dans les enjeux de l’histoire, elle contribue à un double climax qui aurait certainement de quoi réjouir Peter Jackson.
Et c’est exactement là que réside la force du film : cette virtuosité technique ne se limite jamais à une démonstration de savoir-faire. Elle donne corps à un univers, nourrit le récit et renforce l’émotion, jusqu’à rendre presque tangible la frontière entre le merveilleux et le réel.
Narnia est l’une des premières références qui me soient venues à l’esprit, même si Wildwood s’inscrit dans un contexte résolument plus moderne. Les téléphones portables et la passion de Curtis pour les jeux de rôle ancrent ainsi le récit dans notre époque, créant un contraste intéressant avec le passage vers un autre monde, caractéristique des grandes aventures fantastiques.
Le film convoque également le grain de folie d’Alice au pays des merveilles, voire l’imaginaire plus sombre du Labyrinthe de Pan, tout en y insufflant un humour qui rappelle autant Harry Potter que Le Seigneur des anneaux, sans oublier One Piece. L’évolution de Curtis est particulièrement révélatrice de ce mélange d’influences : son parcours rappelle celui d’Edmund dans Narnia, mais aussi celui d’Usopp dans le manga d’Eiichirō Oda. Comme eux, il apprend progressivement à dépasser ses peurs et à faire preuve de courage au fil des épreuves, notamment grâce au soutien de ses alliés et de ses amis.

Prue, de son côté, est une héroïne résolument moderne dans son écriture, sans pour autant renier les codes traditionnels du conte de fées. Son parcours s’inscrit également dans la grande tradition du récit initiatique et du voyage du héros, théorisé notamment par Joseph Campbell.
Mais ce qui fait véritablement la force du film, c’est la manière dont il associe ces influences à une réflexion plus profonde sur la tragédie et les émotions humaines. À cet égard, Wildwood rappelle aussi bien certaines œuvres de Guillermo del Toro que les thématiques développées dans les romans Narnia. Ces références nourrissent la construction de personnages archétypaux, mais suffisamment complexes pour devenir passionnants et profondément touchants.
L’opposition idéologique entre Prue et Alexandra, dont les destins sont liés bien au-delà de ce que l’on pourrait imaginer au premier abord, constitue le véritable cœur du film. Chaque image, chaque séquence qui les confronte ou les met en scène renforce cette tonalité ambivalente et mélancolique, où le merveilleux se heurte à la douleur du réel. Derrière l’aventure fantastique se dessine alors l’une des grandes thématiques du récit : le poids du deuil et la difficulté d’accepter la perte.

SPOILERS !
Bien que la promotion du film en ait déjà révélé une partie à travers les bandes-annonces, le destin d’Alexandra et de son fils Alexeï mérite que l’on s’attarde sur la manière dont le récit le met en scène.
Le film ne commence pas par montrer directement la tragédie qui a frappé Alexandra, mais par en dévoiler les conséquences : celles d’un pacte de sorcellerie qu’elle a conclu pour tenter de ramener son fils à la vie. Dès l’introduction, Alexeï pleure et saigne un liquide noir avant de tenter de se jeter du balcon. Alors que sa mère essaie de le retenir, il extrait un rouage de sa poitrine, comme pour lui faire comprendre qu’il sait ce qu’il est devenu et ce qu’elle a fait pour le ramener parmi les vivants.

Alexeï n’est plus véritablement l’enfant qu’elle a perdu, mais un golem à son effigie, une imitation artificielle de son fils défunt. En le recréant, Alexandra cherche à étouffer son chagrin, à nier son deuil et à refuser l’irréversibilité de la mort. Mais sa démarche répond également à une nécessité sociale : dissimuler les circonstances de l’accident et faire croire aux habitants de Wildwood, notamment aux hommes qui occupent une place centrale dans cette société, que son fils est toujours en vie.
La chute d’Alexeï prend alors une dimension symbolique. Elle annonce autant l’effondrement de la réputation d’Alexandra auprès des habitants que sa propre déchéance psychologique. Incapable d’accepter la perte de son enfant, elle s’enfonce progressivement dans les ténèbres et se résout à sacrifier une âme innocente : Mac, le petit frère de Prue. Son objectif est désormais de contraindre le lierre et la forêt à lui rendre le corps de son fils défunt, quelles qu’en soient les conséquences.

C’est ce qui rend Alexandra si tragique : son désir de retrouver son enfant ne relève plus seulement du chagrin, mais d’une obsession qui finit par justifier, à ses yeux, tous les sacrifices. Le film transforme ainsi une figure d’antagoniste en un personnage profondément ambivalent, dont la douleur suscite la compréhension sans jamais effacer la cruauté de ses actes.
FIN DES SPOILERS
Une pause à la fois colorée et lumineuse
Ce qui est encore plus étonnant, c’est de constater à quel point cette dichotomie se retrouve jusque dans les médiums que Travis Knight choisit d’explorer. D’un côté, l’animation en stop motion chez LAIKA, avec Kubo et l’Armure magique et Wildwood ; de l’autre, le cinéma en prises de vues réelles, avec Bumblebee et, plus récemment, Les Maîtres de l’Univers. On pourrait, à première vue, prendre Knight pour un honnête artisan — certes talentueux — au service des studios, chargé de donner vie à des franchises populaires. Il aurait d’ailleurs figuré parmi les réalisateurs envisagés pour l’adaptation du jeu vidéo Uncharted.
Pourtant, cette lecture me semble passer à côté de ce qui fait sa singularité. Si ses films d’animation se distinguent par une esthétique foisonnante, une lumière travaillée en clair-obscur et des enjeux souvent sombres, il serait réducteur de voir en lui un simple nostalgique des années 1980, prêt à gaver son public de Memberberries, ces petits rappels nostalgiques destinés à flatter la mémoire des spectateurs bercés par les œuvres originales.
Bumblebee en est justement un excellent contre-exemple. Bien sûr, le film assume pleinement son héritage, notamment à travers son esthétique rétro, sa bande-son et son attachement aux premières incarnations des Transformers. Mais Knight ne se contente pas d’empiler les références : il fait de la relation entre Charlie, une adolescente confrontée à la perte de son père et aux difficultés de sa vie familiale, et Bumblebee, un être privé de sa voix et de ses repères, le véritable cœur émotionnel du récit. La mise en scène alterne ainsi les séquences d’action spectaculaires avec des moments plus intimistes, où les regards, les gestes et le langage corporel du robot suffisent à exprimer une émotion. Derrière les affrontements mécaniques se dessine alors une histoire de deuil, de solitude, de confiance et de reconstruction.
Cette sensibilité fait directement écho à Wildwood. Dans les deux films, les personnages doivent apprendre à composer avec la perte et à retrouver leur place dans un monde qui leur échappe. Là où Wildwood traduit ces blessures à travers la forêt, le merveilleux et une nature dont la beauté dissimule des forces inquiétantes, Bumblebee les exprime par la relation entre une adolescente et un robot venu d’ailleurs. Dans les deux cas, le spectacle ne prend véritablement son sens que lorsqu’il s’appuie sur l’émotion.

C’est aussi ce qui me rapproche Travis Knight de réalisateurs comme James Wan ou Brad Bird : cette capacité à investir des univers très différents, à jouer avec leurs codes et à envisager le cinéma comme un immense terrain de jeu créatif, sans sacrifier la narration ni les personnages à la seule démonstration technique. Chez Knight, le savoir-faire hérité de l’animation — le sens du mouvement, la lisibilité de l’action, l’expressivité des silhouettes et l’attention portée aux détails — se retrouve jusque dans ses films en prises de vues réelles.
Les Maîtres de l’Univers prolonge à sa manière cette envie d’explorer un univers haut en couleur, peuplé de personnages et de créatures spectaculaires, en jouant pleinement la carte de l’aventure fantastique. Là encore, l’enjeu n’est pas seulement de faire revivre un imaginaire familier, mais de lui donner une existence cinématographique et de retrouver, derrière les figures iconiques, hauts en couleur, presque grotesques, une dimension humaine.
Dès lors, ces films en prises de vues réelles apparaissent presque comme une respiration dans le parcours du cinéaste : des parenthèses plus lumineuses et ludiques, sans être dépourvues de mélancolie, entre deux projets d’animation où l’obscurité, le deuil et les épreuves intimes occupent une place centrale. Une pause colorée, certes, mais qui reste profondément fidèle à la sensibilité artistique de Travis Knight.
Une date dans l’histoire du cinéma d’animation

Ce qui est particulièrement ironique, c’est qu’au moment où Bumblebee sortait en décembre 2018, un autre film allait bouleverser le paysage de l’animation : Spider-Man: New Generation (Spider-Man: Into the Spider-Verse en version originale), sorti lui aussi le même mois. Avec son langage visuel inédit, mêlant animation 3D, dessin traditionnel, trames de bande dessinée, effets graphiques et mouvements volontairement saccadés, le film a contribué à ouvrir de nouvelles perspectives pour le cinéma d’animation. Son influence se retrouve aujourd’hui dans des œuvres aussi différentes qu’Arcane, Le Chat potté 2 : La Dernière Quête ou KPop Demon Hunters, qui prolongent chacune, à leur manière, cette volonté de repousser les limites de l’image animée.
Huit ans plus tard, c’est au tour de LAIKA de venir réclamer sa couronne avec Wildwood, à une époque où les grands studios historiques, notamment Disney et Pixar, doivent composer avec un paysage de l’animation en pleine mutation. Si ces derniers restent capables de prouesses techniques et proposent encore de véritables réussites artistiques, d’autres acteurs s’imposent désormais par leur audace visuelle et leur capacité à renouveler les codes du médium. Le succès de KPop Demon Hunters, porté par Sony Pictures Animation et réalisé en collaboration avec Sony Pictures Imageworks, illustre cette dynamique : dans le sillage de Spider-Verse, le film témoigne d’une nouvelle liberté esthétique, où la stylisation devient un véritable outil de narration et d’expression émotionnelle.

Longtemps respecté et apprécié, le stop motion n’a pourtant jamais disparu du paysage cinématographique. Aardman continue de faire vivre l’univers de Wallace et Gromit, Pokémon : Les Chroniques d’Arceus et surtout La Concierge Pokémon explorent différentes formes d’animation, tandis que des œuvres aussi diverses que certains segments de Star Wars: Visions ou Pinocchio de Guillermo del Toro témoignent de la vitalité des techniques artisanales et de leur capacité à susciter l’émerveillement. Mais cette approche avait besoin d’un nouvel ambassadeur capable de frapper un grand coup, non seulement par son esthétique et la richesse de son récit, mais aussi par l’ampleur de ce qu’elle permet d’accomplir.
C’est précisément ce que semble accomplir Wildwood. Le film pousse le stop motion dans ses derniers retranchements, en l’inscrivant au cœur d’un récit épique de pure fantasy. Sa bataille finale et son climax sont vertigineux, au point de laisser le spectateur bouche bée, tout en restant profondément ancrés dans les émotions humaines les plus sombres et les plus douloureuses. Le deuil, la quête identitaire, le passage à l’âge adulte et la volonté de s’opposer à un ordre établi nourrissent ainsi une aventure qui ne se contente jamais de démontrer les prouesses techniques de son animation : elle les met au service d’un véritable récit initiatique.
Depuis ses débuts, LAIKA explore les émotions humaines à travers des univers singuliers, renouvelés à chaque film. Kubo et l’Armure magique contenait déjà, en germe, plusieurs des thématiques que Wildwood développe aujourd’hui, mais les inscrivait dans un imaginaire mythologique inspiré du Japon. Wildwood, lui, s’oriente vers une fantasy aux accents slaves, perceptibles dans certains noms de personnages, dans la partition de Dario Marianelli et dans la brutalité, tant physique que psychologique, de son univers. Sa noirceur et sa cruauté évoquent par moments la rudesse des contes des frères Grimm, tout en faisant écho à la capacité de Tolkien à mêler la grandeur du merveilleux à la douleur, à la perte et au poids des choix moraux.
Avec Wildwood, LAIKA ne cherche donc pas seulement à démontrer que le stop motion peut rivaliser avec les productions numériques les plus ambitieuses. Le studio rappelle surtout que cette technique possède une identité propre, une matérialité et une expressivité capables de donner une force singulière aux images comme aux émotions. À l’heure où l’animation explore de nouveaux langages visuels, cette œuvre pourrait bien constituer une étape majeure dans l’histoire du médium.
Malgré près de sept semaines d’écart entre sa sortie américaine, le vendredi 23 octobre, et sa sortie française, prévue le 9 décembre, Wildwood : La Prophétie de la forêt ne se contente pas d’être l’un des meilleurs films d’animation de l’année : il s’impose, à mes yeux, comme l’un des grands films de 2026, tous genres confondus. Une date dans l’histoire du cinéma d’animation, une véritable mandale technique et artistique, mais aussi un pur chef-d’œuvre qui pourrait bien faire date et devenir, à terme, un classique incontournable de la fantasy animée.

